La fonction achats publics : d'un rôle opérationnel à un levier stratégique

« La bonne gouvernance en marchés publics n'est pas une contrainte bureaucratique. C'est le levier qui fait que l'argent public atteint vraiment le citoyen. »

Introduction

Je me souviens d'une réunion de lancement de projet, quelque part en Afrique de l'Ouest. Le spécialiste en passation des marchés a été convoqué à la dernière minute, le projet était déjà planifié, le budget alloué, les spécifications techniques figées. Son rôle ? Lancer les appels d'offres et veiller à la conformité.

 

Cette scène, je l'ai vécue des dizaines de fois. Et à chaque fois, elle illustre le même problème fondamental : les achats publics arrivent trop tard, font trop peu, et sont traités comme une formalité plutôt que comme un levier.

 

Pourtant, selon l'OCDE, les marchés publics représentent en moyenne 13 % du PIB et environ 29 % des dépenses publiques dans les pays membres. En Afrique, les estimations varient entre 15 % et 20 % du PIB selon les contextes nationaux. Ces chiffres ne sont pas anodins, ils signifient que chaque décision d'achat public a un impact direct sur la qualité des infrastructures, l'efficacité des services publics et la réussite des projets de développement.

 

Alors comment passer de cette vision administrative et réactive à une fonction stratégique, proactive et créatrice de valeur ? C'est la question centrale de cet article.

 

« Les acheteurs publics ne sont plus de simples gestionnaires de procédures. Ils deviennent des acteurs clés de la performance, de la gouvernance et de la réussite des projets. »

 

1. Une fonction historiquement centrée sur la conformité

Il faut être honnête : la priorité donnée à la conformité n'est pas un défaut en soi. Les marchés publics reposent sur des principes fondamentaux qui protègent l'intérêt général, transparence des procédures, égalité de traitement des candidats, libre concurrence, bonne utilisation des ressources publiques. Ces principes sont non négociables.

 

Le problème, ce n'est pas la conformité. C'est quand la conformité devient la seule obsession au détriment de tout le reste.

 

Quand la procédure éclipse la stratégie

J'ai observé dans de nombreuses organisations publiques les mêmes symptômes d'une fonction achats trop procédurale :

 

Les acheteurs sont impliqués en fin de processus, quand tout est déjà décidé

Les spécifications techniques ne sont jamais vraiment analysées, on les reçoit et on les publie

Les risques du marché ne sont pas anticipés, on les découvre pendant l'exécution

Le contrat signé, personne ne suit vraiment sa mise en œuvre

 

Le résultat ? Les achats deviennent une étape administrative au lieu d'être un facteur de réussite. Et les projets paient le prix de cette vision réductrice.

 

Exemple concret — Deux administrations, deux approches

❌ Administration A — Approche opérationnelle

Définit mal son besoin dès le départ

Choisit uniquement le prix le plus bas

Implique les achats en toute fin de processus

Ne réalise aucune analyse du marché fournisseur

Résultat : retards, avenants coûteux, dépassement budgétaire, projet livré avec 18 mois de retard.

 

✅ Administration B — Approche stratégique

Réalise une analyse approfondie du marché dès la planification

Implique les achats dès la définition du besoin

Évalue le coût global sur le cycle de vie du projet

Anticipe les risques et les intègre dans le contrat

Résultat : projet livré dans les délais, meilleure qualité, maîtrise totale des coûts.

 

2. Pourquoi la fonction achats publics évolue-t-elle ?

Cette transformation n'est pas le fruit d'une mode managériale. Elle répond à des réalités concrètes et pressantes.

 

2.1. Des projets toujours plus complexes

Les administrations publiques ne gèrent plus seulement des achats simples de fournitures ou de petits travaux. Elles pilotent aujourd'hui des projets multidimensionnels, infrastructures routières, hôpitaux, écoles, systèmes d'information, projets énergétiques, programmes financés par les bailleurs internationaux. Chacun de ces projets nécessite une stratégie d'acquisition sur mesure. Une erreur en phase d'achat peut coûter plusieurs mois de retard et des millions en dépassements.

 

2.2. Une pression accrue sur les finances publiques

Dans un contexte budgétaire contraint, et c'est le cas dans la quasi-totalité des pays africains comme dans de nombreux pays développés, chaque franc dépensé doit produire une valeur maximale. L'objectif n'est plus d'obtenir le prix le plus bas. C'est d'obtenir le meilleur rapport qualité-prix sur l'ensemble du cycle de vie. Cette approche change fondamentalement la façon dont on évalue et attribue un marché.

 

2.3. Une exposition croissante aux risques

Les chaînes d'approvisionnement mondiales se sont fragilisées. La pandémie de COVID-19, les tensions géopolitiques, les crises des matières premières, tout cela a rappelé brutalement que les risques fournisseurs sont réels. Les organisations qui n'avaient pas de stratégie d'approvisionnement solide ont subi de plein fouet ces chocs. Aujourd'hui, la gestion des risques est au cœur de la fonction achats.

 

2.4. De nouvelles attentes en matière de développement durable

Les citoyens, les bailleurs de fonds et les gouvernements attendent désormais que les dépenses publiques servent aussi des objectifs sociétaux, protection de l'environnement, inclusion sociale, développement économique local, innovation. Les achats publics sont devenus un instrument de politique publique. Ignorer cette dimension, c'est passer à côté d'une opportunité majeure.

 

3. Les achats publics comme levier stratégique

Transformer la fonction achats, c'est d'abord un changement de philosophie. On passe de "comment respecter les règles" à "comment créer de la valeur". Ce glissement peut sembler subtil, il change tout dans la pratique.

 

3.1. Une contribution directe à la stratégie

Une fonction achats performante ne se contente pas d'exécuter des commandes. Elle contribue à l'atteinte des objectifs institutionnels, à la réussite des projets, à l'amélioration des services publics et à l'optimisation des ressources. Elle passe du statut de centre de coûts à celui de créateur de valeur.

 

3.2. Le coût global plutôt que le prix d'achat

Le prix d'acquisition n'est souvent qu'une fraction du coût réel. Les organisations les plus performantes analysent désormais le coût total de possession (Total Cost of Ownership — TCO) : coût d'achat, d'installation, d'exploitation, de maintenance, risques et coûts de fin de vie. Cette approche conduit à des décisions plus durables et économiquement plus solides.

 

3.3. Des fournisseurs partenaires, pas de simples prestataires

La vision du fournisseur comme simple exécutant est dépassée. Dans une approche stratégique, les fournisseurs deviennent des partenaires de performance qui sont évalués régulièrement, suivis sur des indicateurs précis, intégrés dans une logique d'amélioration continue. Une relation fournisseur bien gérée réduit considérablement les risques d'exécution.

 

3.4. Un rôle central dans la gestion des risques

L'acheteur stratégique intervient dès la phase de planification pour identifier les risques du marché, les risques techniques, financiers, contractuels et environnementaux. Cette anticipation permet d'adapter la stratégie avant le lancement de la procédure et non de subir les conséquences après la signature du contrat.

 

4. Comment transformer la fonction achats ?

Intégrer les achats dès la planification

La transformation commence ici. Les meilleurs résultats s'obtiennent quand les acheteurs participent dès la définition du besoin, l'étude du marché, le choix de la stratégie d'acquisition et l'analyse des risques. Cette implication précoce améliore significativement la qualité des dossiers d'appel d'offres.

 

C'est d'ailleurs au cœur du Project Procurement Strategy for Development (PPSD) utilisé par la Banque mondiale qui recommande une analyse approfondie du marché, des risques et des objectifs du projet avant le lancement de toute procédure. Les organisations qui appliquent cette logique gagnent en crédibilité auprès des bailleurs et réduisent considérablement leurs délais de non-objection.

 

Développer une stratégie achats claire

Une fonction stratégique repose sur une vision définie, des objectifs mesurables, une programmation des acquisitions, une politique fournisseurs et des indicateurs de performance. La planification devient un outil de pilotage, pas une obligation administrative que l'on remplit pour satisfaire un auditeur.

 

Professionnaliser les équipes

Les compétences attendues ont évolué profondément. L'acheteur moderne ne peut plus se contenter de maîtriser les textes réglementaires. Il doit comprendre l'analyse économique, la négociation, la gestion des risques, la gestion de projet et l'analyse des données. Il devient un professionnel multidisciplinaire, un conseiller stratégique autant qu'un technicien.

 

Digitaliser les processus

Les plateformes électroniques, les tableaux de bord et les outils de suivi permettent une meilleure traçabilité, des délais réduits, une transparence accrue et un pilotage plus efficace des contrats. La digitalisation n'est pas une fin en soi, mais elle est un accélérateur puissant quand elle s'appuie sur des équipes formées et des processus clairs.

 

Renforcer la gouvernance

Une fonction achats stratégique doit être intégrée à la gouvernance de l'organisation, aux décisions d'investissement, aux comités de pilotage, aux réflexions stratégiques. Tant que les achats restent confinés dans une direction administrative sans lien avec la stratégie, la transformation reste superficielle.

 

5. Les bénéfices concrets d'une fonction achats stratégique

Les organisations qui font ce choix ne le regrettent pas. Les résultats sont tangibles et mesurables.

 

Sur le plan financier

Optimisation des dépenses et réduction des coûts cachés

Meilleure allocation des ressources publiques

Réduction des dépassements budgétaires

 

Sur la qualité des prestations

Fournisseurs mieux sélectionnés et mieux suivis

Prestations plus fiables et plus conformes aux attentes

Meilleure satisfaction des utilisateurs finaux

 

Sur la gestion des risques

Anticipation des difficultés avant qu'elles surviennent

Meilleure gestion contractuelle

Diminution des litiges et des contentieux

 

Sur la performance globale des projets

Les projets sont livrés dans les délais, avec une meilleure maîtrise des coûts et conformément aux objectifs initiaux. Ce résultat renforce la crédibilité des institutions publiques auprès des citoyens, des partenaires et des bailleurs de fonds.

 

6. Les erreurs qui freinent encore la transformation

Je les vois encore trop souvent. Malgré toutes les évolutions, certaines pratiques continuent de limiter la performance des achats publics :

 

Intervenir uniquement après que tout le projet est déjà été défini

Choisir systématiquement le prix le plus bas sans analyse du coût global

Négliger l'analyse du marché fournisseur avant de lancer un appel d'offres

Considérer le contrat comme terminé dès sa signature

Ne jamais mesurer la performance des fournisseurs

Sous-estimer les risques contractuels et opérationnels

 

Ces erreurs ne sont pas des détails. Elles empêchent les achats de jouer pleinement leur rôle et coûtent souvent bien plus cher que l'économie apparente qu'elles semblent générer.

 

Conclusion

Les organisations qui considèrent encore les achats publics comme une simple fonction administrative risquent de passer à côté d'un puissant levier de performance. À l'inverse, celles qui investissent dans une fonction achats stratégique construisent des projets plus résilients, plus efficaces et créateurs de valeur durable pour les citoyens.

 

Cette transformation ne se décrète pas. Elle se construit par la formation des équipes, la clarté des processus, la qualité des outils et surtout par un changement de culture. Un changement qui commence souvent par une seule décision : celle d'impliquer les achats dès le premier jour d'un projet.

 

« Des achats stratégiques aujourd'hui construisent les projets performants de demain. »

 

Et vous ?

Votre organisation considère-t-elle encore les achats comme une fonction administrative ou comme un véritable levier stratégique ? Contactez Procumap International pour échanger sur les meilleures pratiques.

 

À propos de Procumap International

Procumap International accompagne les administrations publiques, les entreprises et les organisations internationales dans la transformation de leur fonction achats à travers des services de conseil, de formation et de renforcement des capacités en passation des marchés publics, stratégie d'approvisionnement, gouvernance et gestion des projets.

 

 


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Armand Tehia

Armand Tehia, PMP®, CPPB® Spécialiste senior en marchés publics et professionnel de la gestion de projet